Savez-vous pourquoi les rangées de touches sur nos claviers d’ordinateurs sont décalées les unes par rapport aux autres? À l’origine des claviers on trouve les machines à écrire mécaniques : les lettres gravées sur des blocs de métal étaient fixées au bout d’une tige rigide, et venaient imprimer le caractère correspondant sur la feuille de papier lorsqu’elles étaient activées. C’est donc une contrainte mécanique qui a dicté l’agencement des rangées de touches sur les premiers claviers. Si les rangées avaient été alignées les unes par rapport aux autres, comment toutes les tiges métalliques auraient-elles cohabité sans se gêner? Avec l’électronique et les claviers tels que nous les connaissons aujourd’hui, cette contrainte a entièrement disparu, mais les rangées de touches décalées sont restées, probablement à l’origine pour ne pas contrarier les habitudes des dactylographes et autres virtuoses de la machine à écrire.

Saviez-vous que la disposition des lettres et autres caractères sur nos claviers (le célèbre AZERTY, équivalent national de l’américain QWERTY), n’obéit à aucune logique scientifique ou linguistique, mais bien mécanique, encore une fois à cause des machines à écrire? À l’origine, il est probable que les tous premiers claviers aient utilisé l’ordre alphabétique pour la disposition des lettres. Mais avec la popularisation des machines à écrire, les dactylographes professionnel(le)s tapant de plus en plus vite, un problème est apparu : les tiges métalliques se coinçaient les unes avec les autres si elles étaient activées de manière successive trop rapidement, ce qui devait arriver souvent pour quelqu’un capable de taper "à l’aveugle", sans regarder le clavier. L’idée brillante des fabricants de machines à écrire de l’époque a été de réorganiser les lettres sur le clavier afin que les séquences de lettres les plus fréquentes dans la langue anglaise ne soient pas consécutives sur le clavier (ce qui réduisait les symptômes du problème sans pour autant le résoudre…). De même que pour les rangées décalées, avec l’électronique et les claviers tels que nous les connaissons aujourd’hui, le problème original a complètement disparu : vous pouvez taper aussi vite que vous le souhaitez sur un clavier, pas de risque d’enrayer la mécanique! Et pourtant, le QWERTY et l’AZERTY sont restés. Dur de changer nos habitudes, surtout quand ça implique remettre en question notre manière d’interagir avec les ordinateurs, omniprésents dans notre société.

Pourtant, des gens ont fait ce travail de remise en question depuis longtemps, et nous proposent des solutions pour améliorer notre confort de frappe. J’ai découvert le bépo et le typematrix il y a un peu plus de quatre ans, mais ça n’est que l’an dernier que j’ai décidé de franchir le pas. Je suis informaticien, et en cette qualité, je passe une grande partie de la journée devant mon écran, les doigts sur le clavier. Je suis donc particulièrement exposé aux risques de troubles musculosquelettiques qui affectent les utilisateurs de claviers, comme le syndrôme du canal carpien et autres tendinites. J’ai donc décidé de remettre en question mes outils de travail afin d’améliorer mon confort au quotidien et de donner une chance à mes doigts.

TypeMatrix™ est un fabricant américain qui produit des claviers ergonomiques. Le concept de base est simple : les rangées de touches décalées n’ont plus aucune raison d’être depuis plusieurs décennies, elles sont donc alignées, et les touches des différentes rangées forment ainsi des colonnes parfaitement verticales (d’où l’idée de "matrice"). D’autre part, certaines touches d’utilisation très fréquente (entrée et retour arrière), qu’on trouve habituellement à l’extrême droite du clavier, contraignant l’auriculaire à d’incessantes contorsions, sont situées sur une colonne au centre qui divise le clavier en deux, accessibles par les deux mains, et naturellement à portée de l’index, qui est un doigt fort.

Le bépo quant à lui est une disposition alternative des caractères sur le clavier. Contrairement au QWERTY et à ses dérivés, sa composition obéit à un travail rigoureux de placement des lettres en fonction de plusieurs critères, dont les principaux sont :

  • fréquence d’apparition dans la langue (français en l’occurence)
  • fréquence de groupes de lettres consécutifs dans la langue (digrammes et trigrammes)
  • équilibre de la charge de travail pour chaque main

Ainsi, l’objectif de la disposition n’est plus de pallier aux insuffisances mécaniques d’une machine vieille de 200 ans, mais bien d’optimiser le confort de l’utilisateur. Et ça se ressent au quotidien. Contrairement à une idée reçue assez populaire parmi les informaticiens, il ne s’agit pas d’atteindre des vitesses de frappe vertigineuses (bien qu’une vitesse de frappe accrue soit une possible conséquence d’un plus grand confort). Pour ma part je ne tape pas (ou guère) plus vite qu’avant, en revanche je fais beaucoup moins de fautes de frappe, je tape maintenant vraiment "à l’aveugle" (mon clavier est d’ailleurs vierge), en utilisant mes dix doigts, et je ne souffre plus de tensions dans les doigts et les poignets à la fin d’une longue journée de travail.

Apprendre à utiliser un nouveau clavier et une nouvelle disposition n’est pas chose aisée, ça nécessite de la volonté. C’est un investissement qui peut sembler un peu fou au départ. Au delà du prix du clavier, c’est surtout du temps, de l’assiduité et de la patience qui sont nécessaires pour ré-apprendre à taper de zéro. En quelque sorte, c’est comme apprendre à parler une langue étrangère ou à jouer d’un instrument de musique. Les maladresses linguistiques et les fausses notes sont une étape obligée qu’on laisse bien vite derrière soi. Et avec la maîtrise vient le plaisir.

C’est aussi un investissement sur le long terme. Dans quel état seront mes doigts dans 50 ans? Et ceux de mes collègues qui se battent contre leur clavier tous les jours? Et puis il faut bien l’avouer, l’anti-conformiste qui sommeille en moi retire une grande satisfaction de cette évolution.

Si vous avez lu jusque-là et que la disposition bépo a éveillé votre curiosité, je vous recommande vivement d’aller faire un tour sur le wiki du projet. Il est extrêmement bien documenté et animé par une communauté active et très accueillante.